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Luc Abbadie, Professeur d’écologie à la Sorbonne et chercheur au département Diversité des communautés et fonctionnement des écosystèmes

lundi 02 septembre 2019

Face aux défis environnementaux majeurs auxquels nous sommes confronté-es, l’ingénierie écologique propose des pistes intéressantes. Comment expliquer alors que la transition écologique soit si lente ?
L’ingénierie écologique cherche à rendre opérationnelles les connaissances en écologie scientifique. Le principe : utiliser le vivant pour modifier l’environnement avec l’idée que les organismes interagis- sent avec les autres éléments du système dont ils font partie. L’ingénierie écologique montre par exemple comment végétaliser les villes pour lutter efficacement contre les effets des canicules ; qu’une forêt est plus efficace pour capturer le CO2 si elle est constituée d’une diversité d’espèces ou encore que l’agroécologie est une forme d’agriculture performante qui permettrait de lutter contre le réchauffement climatique.
Que ce soit dans le domaine des transports, de l’énergie, de l’ingénierie écologique, etc., des solutions existent pour lutter contre le réchauffement climatique mais beaucoup de freins ralentissent leur mise en œuvre. Il y a notamment l’idée que le changement de mode de vie, d’exploitation du milieu, seraient des régressions. C’est frappant avec l’agroécologie qui, pour certains, propose des solutions
« d’autrefois », mais c’est vrai aussi
pour ceux qui, défendant l’idée d’une énergie décentralisée plutôt que nucléaire, sont suspectés d’être contre la technologie.
Les autres freins sont liés au manque de solidarité, de prise en charge collective du coût de cette transition. Les agriculteurs passant en production bio galèrent pendant des années avec des subventions insuffisantes alors que la PAC mobilise beaucoup d’argent. Les erreurs faites sur les modes de développements des dernières décennies sont collectives. Il n’y a pas de raison de les faire payer aux individus. Le mouvement des gilets jaunes a en partie éclairé un sentiment d’injustice : il faut trouver les moyens de convaincre que la transition sera prise en charge collectivement, que tout le monde sera traité de la même façon.

Vous dites que nous ne sommes pas à la fin du monde, mais à la
fin d’UN monde et que nous avons besoin des sciences humaines et sociales ?

La crise de l’environnement c’est le résultat d’un système à bout de souffle. C’est une remise en cause de la religion de la croissance infinie, d’un système bâti sur des relations très inégalitaires qui ne peut pas tenir. Le mot décroissance fait peur. C’est pourtant une nécessité pour les pays développés si on veut permettre encore une croissance matérielle pour les pays qui en ont besoin. L’environnement est donc à la base un problème politique. Les questions d’environnement sont, à mon avis, d’abord des problèmes de représentation et de conception de la vie ; une question philosophique. Les sciences de la nature peuvent tirer des signaux d’alarmes mais nous avons besoin des sciences humaines et sociales pour développer un autre projet de société.

Pensez-vous que le syndicalisme a un rôle à jouer dans la construction de ce(s) nouveau(x) monde ?
Si on a une décroissance matérielle, elle passera par des flux plus faibles : manger moins, consommer moins... mais aussi par un allongement de la durée de certains pro- duits. On produira trois fois moins de machine à laver si elles tiennent trente ans au lieu de dix. On ne pourra faire autrement que de diminuer le temps de travail. Par ailleurs, s’il y a des emplois supprimés dans un domaine, il y en aura de créés dans d’autres. La question à se poser est donc celle de l’accompagnement de la reconversion des personnes. C’est là encore une question de solidarité. Les changements sont inévitables, ils font peur. La crise de la confiance est une crise de l’individualisme. Or on n’est pas seul. Les syndicats et les associations ont un rôle à jouer pour replacer les questions de manière systémique, convaincre qu’on ne laissera per- sonne sur le bord de la route, structurer les envies, l’imagination et l’intelligence des individus. Si on n’a pas ce lieu de mise en en commun des idées dans lequel on fait le pari de l’intelligence collective, alors on ne s’en sortira pas. Chacun défendra son pré carré, individu ou syndicat corporatiste. Il y a urgence mais il y a aussi derrière cette urgence, une occasion fantastique d’inventer un nouveau monde.

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