portraits, interviews

Christophe Robert, directeur général de la Fondation Abbé Pierre,

jeudi 30 mars 2017

La Fondation Abbé Pierre a remis au Président de la République son 22e rapport sur "l’état du mallogement en France". Où en sommes-nous aujourd’hui ?
On recense déjà 4 millions de mallogés avec des indicateurs préoccupants. Par exemple, le nombre des « sans domicile fixe » a augmenté de 50 % en 10 ans (enquêtes Insee 2001 et 2012) et celui des expulsions locatives s’est accru de 24 % l’année dernière. Mais on compte aussi 12 millions de personnes fragilisées par la crise du logement. Ces personnes paient trop cher pour se loger, ce qui restreint
leur pouvoir d’achat pour les autres dépenses au quotidien, ou elles vivent dans un logement de mauvaise qualité.
Depuis une quinzaine d’années, on a vu se précariser les ressources des ménages, y compris de ceux qui ont un emploi (CDD, temps partiel subi…) alors qu’ils font face à des coûts du logement (loyer, charges…) qui ont augmenté sensiblement depuis 2000. Même s’il y a une accalmie depuis deux ans, on a atteint des niveaux très hauts et la situation reste très tendue.

Quel bilan faites-vous du quinquennat qui s’achève ?
On parle d’un bilan en « demiteinte » car on ne peut pas dire que rien n’a été fait mais ce qui a été entrepris n’a pas permis de réduire significativement, durablement la crise du logement, le noyau dur du mal-logement. Tout n’est pas à mettre sur le dos de la politique du logement car il y a aussi les effets de la crise de 2008 mais on a des tensions très fortes.
Il y a eu plusieurs lois importantes : la loi SRU oblige à la construction de logements sociaux avec un taux passé de 20 à 25 % et la loi ALUR a entamé un processus d’encadrement des loyers ou de protection des copropriétés dégradées. On a également vu l’augmentation significative du nombre de places d’hébergement pour les personnes sans solutions de logement.
Mais les efforts réalisés n’ont pas été calibrés à la hauteur des dégâts que provoque le mal-logement. On distingue par ailleurs deux phases : la première avec ces lois et le plan de lutte contre la pauvreté lancé au début du quinquennat (augmentation des minimas sociaux, création de la prime d’activité…) et la seconde, faite par des renoncements, des reculades à mi-parcours.
L’encadrement des loyers doit légalement se faire dans 28 métropoles mais il se limite actuellement à Paris et à Lille. La garantie universelle des loyers annoncée en début de quinquennat (en l’absence de garantie ou de cautionnement par un parent) a été en partie amputée avec le dispositif VISALE, en deçà de l’ambition initiale. Les choses ont été faites « à moitié ».

Quelles solutions préconisez-vous pour sortir de la crise du logement ?
Il faut construire plus et mieux là où il manque des logements ; leur rareté dans les grandes villes entraîne une hausse des prix. Il faut partout rénover et réhabiliter
comme le prévoit la loi sur la transition énergétique. S’attaquer aux « passoires thermiques » est un enjeu pour les intéressés mais aussi pour l’environnement. Cela
demande des moyens importants.
Il faut mieux protéger les plus fragiles (SDF, mal-logés) avec une politique plus préventive, en intervenant très en amont quand les gens ont des difficultés à payer pour éviter les expulsions : prévenir plutôt que punir ! Il faut aussi favoriser un accès direct au logement en évitant de passer par des formules coûteuses (hôtel) ou dangereuses (squats). Le programme « Logement d’abord » en Finlande marche bien. Il faut enfin s’attaquer à la ségrégation territoriale : cela passe par la rénovation des quartiers populaires, le développement des services publics, des transports, de l’offre scolaire, de l’accompagnement à l’emploi.

Le logement est très peu abordé dans la campagne présidentielle. Pourquoi ?
C’est pour nous une grande déception. Ce sujet touche tout le monde et partout. Mais le temps d’un quinquennat n’est pas celui de la concrétisation d’une politique du logement digne de ce nom qui implique une continuité de l’action publique, une responsabilité sur le long terme. Il faut sortir des politiques « à la petite semaine ». Seul un mouvement citoyen parti d’en bas, qui associe les syndicats et tous les acteurs déjà mobilisés sur ces questions, permettra d’obtenir que la question du logement trouve sa place dans le débat public. Il faut faire vite, il y a urgence !