Votre essai de 2018 s’intitulait Droits des femmes, tout peut disparaître. Les droits des femmes aujourd’hui en France sont en péril ?

Oui, ils le sont. Pour deux raisons. La première pour des raisons de résistances à l’égalité. Des représentations réactionnaires sont encore à l’œuvre. Il existe toujours des mouvements qui s’y opposent. Les débats houleux sur l’écriture inclusive, avec les sorties du ministre de l’Éducation interdisant aux enseignants de l’utiliser en classe ou ceux sur la procréation médicale assistée en sont deux exemples. La seconde parce que, si l’État affiche de bonnes intentions la réalité de leur mise en œuvre démontre que ces droits sont menacés pour nombre de femmes quand les services publics sont amoindris. Si nous prenons l’IVG, alors que le délai pour pratiquer l’intervention est passé de 12 à 14 semaines, des centres où elles sont pratiquées ferment. De plus les praticiens peuvent invoquer une double clause de conscience. Cela réduit les possibilités pour de nombreuses femmes. Les femmes paient également le manque de places en crèche ou lieux d’accueil. Ce sont elles en majorité qui sont affectées au niveau salarial. Ce sont elles qui subissent les temps partiels. Les politiques publiques de la petite enfance les impactent davantage que les hommes. Lorsque je dis que tout peut disparaître ce n’est pas institutionnellement, c’est dans les faits.

Que pensez-vous de la priorité donnée à la lutte contre les violences sexistes et sexuelles et le harcèlement de rue ?

Au moment de la pénalisation du harcèlement de rue, j’ai signé une tribune. Parce qu’en fait cette législation fait doublon. Les textes de loi existent. Ce sont les moyens de leur mise en œuvre qui ne sont pas là. Avec le harcèlement de rue l’État cible la rue plutôt que les lieux professionnels ou les lieux de sorties comme les bars. Il cible certains hommes et pas d’autres. En 2000 il y a eu l’affaire des  tournantes. La population ciblée était celle de jeunes hommes ou d’hommes paupérisés, racisés. Ce n’était pas celle de ceux fréquentant les grandes écoles où des viols sont commis. L’État concentre son action sur le droit pénal. Mais les moyens pour faire appliquer ce droit sont insuffisants. S’il est nécessaire de penser l’égalité, il est impératif de former des professionnels et d’éduquer à l’antisexisme. Renforcer les services publics, permettre aux femmes de travailler dans de bonnes conditions, d’avoir accès à la santé, de confier un enfant à un service public adapté, c’est les armer pour lutter contre toutes les inégalités.

Qu’en est-il de l’égalité professionnelle ?

De nombreux travaux permettent de dire qu’il y a eu une évolution ces quarante dernières années. Dans les années 1980, les politiques en faveur de l’égalité étaient de l’ordre du symbolique. Elles n’exigeaient aucune mesure. Elles relevaient d’une bonne volonté de citoyens. Puis les pouvoirs ont mis en place des indicateurs pour effectuer des rapports de situations comparées. Le problème c’est que la vision de l’égalité des dirigeants est calquée sur une vision de la mixité. Il s’agit de faire accéder des femmes à des postes de responsabilités. Des lois ont imposé des quota au sein des conseils d’administration dans les entreprises. Certaines femmes, celles des classes moyennes et supérieures, font ainsi carrière. Ce qui est ciblé c’est la lutte contre le plafond de verre. Mais cela s’inscrit dans une politique d’affichage car de nombreuses femmes des classes populaires qui travaillent sur des temps partiels et dans de mauvaises conditions en sont exclues. Ce féminisme néolibéral qui promeut l’égalité mais qui ne s’adresse qu’aux femmes cadres n’est pas synonyme d’une société juste. Il fait preuve d’une certaine hypocrisie car il relève d’un libéralisme bien intentionné mais qui ne consacre pas les moyens pour une véritable égalité. Enfin il faudrait que les pouvoir publics élargissent la problématique en travaillant la question du travail des femmes tant au niveau du travail professionnel que du travail domestique.

Interview issue de la revue POUR n°241, juin 2022; à lire ici!