M le Ministre,

Le projet de budget pour 2027 va sûrement confirmer malheureusement une orientation désormais bien installée, suppression de postes par milliers et budget de fonctionnement contraint : l’Éducation nationale continue d’être soumise à une logique d’austérité incompatible avec les ambitions affichées pour le service public d’éducation.

Il est souvent affirmé que le budget de l’Éducation nationale augmente chaque année. C’est exact en euros courants. Mais cette présentation masque l’essentiel : l’effort de la Nation en faveur de l’éducation diminue depuis vingt ans. Alors que la dépense intérieure d’éducation représentait 7,3 % du PIB en 2000 et 7,8 % au milieu des années 1990, elle ne représente plus que 6,8 % aujourd’hui. Cette baisse d’un point de PIB équivaut à près de 29 milliards d’euros de moyens en moins chaque année. Ainsi, année après année, les personnels voient leurs missions s’élargir tandis que les moyens diminuent. Inclusion scolaire, lutte contre les inégalités, prévention du décrochage, santé mentale, transition écologique, transformation de la voie professionnelle, nouvelles exigences de suivi des élèves… La liste des missions confiées à l’École ne cesse de s’allonger. Mais les créations d’emplois ne suivent pas. Les recrutements restent insuffisants. Les collectifs de travail sont fragilisés. Les moyens de remplacement manquent. Les personnels administratifs, sociaux et de santé sont en nombre insuffisant. Quant aux opérateurs nationaux, ils sont eux aussi appelés à participer à l’effort budgétaire. Cette situation n’est plus soutenable.

Depuis plus de vingt ans, les politiques inspirées du New Public Management transforment progressivement le fonctionnement de notre système éducatif. Les personnels passent toujours plus de temps à répondre à des prescriptions, à renseigner des indicateurs, à mettre en œuvre de nouvelles procédures ou à rendre compte de leur activité. Pendant ce temps, le cœur de leur métier est fragilisé. La conséquence est connue : une intensification continue du travail, une perte d’autonomie professionnelle, une dégradation des conditions d’exercice et, surtout, une perte progressive du sens du métier. Beaucoup de personnels n’ont plus le sentiment de pouvoir exercer leur profession conformément à leurs valeurs et à leur conception du service public. Ce n’est pas leur engagement qui est en cause ; c’est l’organisation du travail qui les empêche de faire le travail de qualité auquel ils et elles aspirent. L’école inclusive illustre parfaitement cette contradiction.

La FSU défend une école capable d’accueillir tous les élèves. Mais cette ambition suppose des moyens humains, des formations, des équipes pluridisciplinaires, des AESH reconnues, des effectifs adaptés et du temps de concertation. Faute d’investissements à la hauteur des besoins, les difficultés sont renvoyées vers les équipes, sommées de compenser par leur engagement les insuffisances des politiques publiques. Cette logique est devenue insupportable, et les nouvelles incantations à « l’accessibilité pédagogique » ne feront pas disparaître les besoins.

Le budget 2026 ouvre également une nouvelle étape préoccupante avec la fragilisation des établissements publics placés sous la tutelle du ministère. Le CNED, Réseau Canopé, l’ONISEP, le CEREQ et les autres opérateurs ne sont pas des structures annexes. Ils participent pleinement aux missions du service public d’éducation. Ils assurent la continuité pédagogique, accompagnent les personnels, produisent des ressources, développent une expertise publique et garantissent une égalité d’accès sur l’ensemble du territoire. Pourtant, ces établissements connaissent une succession de restrictions budgétaires, de suppressions d’emplois et de réorganisations. Les transferts de missions, les mutualisations ou les externalisations sont présentés comme des mesures de simplification ou de bonne gestion. Ils traduisent en réalité un recul de l’État dans sa capacité à produire lui-même son expertise et à assurer ses missions. La situation du CEREQ est particulièrement révélatrice. Alors que les réformes de l’École sont constamment justifiées au nom de l’adéquation entre formation et emploi, le principal établissement public qui produit depuis plus de cinquante ans des connaissances scientifiques sur les parcours de formation, les qualifications, l’insertion professionnelle et les transformations du travail voit sa  dotation  baisser d’année en année. Il y a une profonde contradiction à prétendre fonder les politiques publiques sur la connaissance scientifique tout en affaiblissant l’un des principaux établissements publics qui produit cette connaissance. Les travaux du CEREQ  dérangent peut-être parce qu’ils montrent que l’insertion professionnelle ne se résume pas à une adéquation mécanique entre les besoins immédiats des entreprises et les formations, ou encore  que les relations entre diplôme, qualification et emploi sont infiniment plus complexes que ne le laissent entendre les discours réduisant la formation aux seuls besoins immédiats du marché du travail. Ses enquêtes démontrent l’importance des qualifications, des parcours, des conditions d’emploi, des mobilités professionnelles et des évolutions du travail. Elles constituent une ressource essentielle pour éclairer les politiques publiques. Fragiliser le CEREQ, c’est prendre le risque d’affaiblir une expertise publique indépendante au moment même où l’on prétend construire les politiques éducatives sur des données objectivées. C’est aussi ouvrir davantage la voie à des expertises privées ou à des analyses répondant davantage à des logiques de marché qu’à l’intérêt général.

La même logique touche l’ONISEP, Réseau Canopé ou le CNED. À chaque fois, ce sont les mêmes mots qui reviennent : rationalisation, mutualisation, optimisation. Mais derrière ces termes se dessine un même projet : réduire progressivement les capacités d’intervention de l’État et transformer les opérateurs publics en simples prestataires de services.

Pour la FSU, cette orientation est une impasse. L’École publique ne souffre pas d’un excès de moyens ; elle souffre d’un manque chronique d’investissement. Les personnels n’ont pas besoin de nouvelles injonctions ; ils ont besoin de temps, de confiance, de stabilité et de moyens pour exercer pleinement leurs missions. Ce n’est pas seulement un budget qui est en discussion aujourd’hui. C’est un choix de société. Le choix entre une École conçue comme un coût qu’il faudrait contenir et une École considérée comme un investissement démocratique essentiel. La FSU continuera de défendre cette seconde ambition, parce qu’elle est la seule à même de garantir la réussite des élèves, la qualité du service public d’éducation et des conditions de travail dignes pour l’ensemble des personnels.